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L'atrophie du plaisir

14 avr.
2 min de lecture


Quand le système apprend à fonctionner sans vivre

Il est des patients qui arrivent en consultation avec une boussole brisée. Ils ne souffrent pas d'un symptôme bruyant, mais d'un silence intérieur. Ce sont souvent des personnalités "sans faille" : efficaces, responsables, engagées. Pourtant, face à la question rituelle —

« Qu’est-ce qui vous fait du bien ? » — le regard se vide.

Comme l'illustre souvent l'approche systémique de l'école de Palo Alto, le problème n'est pas ici une incapacité biologique, mais une organisation du système qui a fini par s'assécher à force de trop bien fonctionner.


La tyrannie du "faire" contre le "ressentir"


Le plaisir n’est pas un luxe, c’est une fonction régulatrice. En psychologie, il sert à réduire la tension interne ; en systémique, il est le signal qui indique au système qu’il est en équilibre avec son environnement.

Pourtant, pour certains, le plaisir est devenu "hors-champ". À travers le prisme de la performance ou de la sur-adaptation, ces personnes ont appris que l'utilité primait sur le ressenti. Le plaisir est alors perçu, inconsciemment, comme un bruit parasite, une perte de temps, voire une menace pour l'efficacité. Le système ne "manque" de rien : il s'est simplement optimisé pour la survie au détriment de l'existence.


Le piège des solutions tentées


C'est ici que surgit le paradoxe de Giorgio Nardone : « Le plaisir ne s'obtient pas directement ». Plus ces patients tentent de "se forcer" à aller bien, plus ils s'en éloignent.

Ils achètent des plaisirs, planifient des loisirs, s'imposent des vacances comme on remplit un cahier des charges. Mais en introduisant le contrôle et la performance là où devrait régner l'abandon, ils tuent l'émergence même de la sensation. Ils cherchent de la dopamine (la stimulation immédiate) et s'étonnent de ne jamais rencontrer la satisfaction (l'apaisement durable).



La métaphore de la main atrophiée


Ne pas savoir se faire plaisir est parfois un défaut d'apprentissage. Si l'environnement d'origine n'a jamais modélisé la gratuité du geste, la personne ne sait littéralement pas "comment faire". C'est une fonction qui, faute d'avoir été sollicitée, s'est atrophiée comme un muscle immobilisé.

En séance, le travail n’est pas d’ajouter des plaisirs sur une liste. Il est de repérer comment la personne "s'empêche". Comme le dirait Watzlawick, il s'agit parfois de "faire moins de la même chose" : moins de contrôle, moins de planification, pour laisser une place à l'imprévisible.


Réintroduire le vivant


Le travail thérapeutique consiste à réintroduire du "non-utile". C'est souvent par des prescriptions paradoxales, de petits rituels apparemment insignifiants, que l'on parvient à "plier le bâton dans l'autre sens". Car au fond, se donner le droit au plaisir, c'est accepter que le système ne soit pas qu'une machine à produire, mais un organisme vivant qui a besoin de sa propre récompense pour ne pas s'éteindre.

 
 
 

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